Une journée banale

Prague – 25 Mars 2014

Aujourd’hui c’est le grand jour.

Au petit matin, nous prenons le métro pour nous rendre à la gare de Prague. Nous ne sommes pas très bavards, pensifs… Sur le quai, il fait très froid, il y a un vent qui me cingle le visage, j’ai remonté ma capuche, j’attends le train. Les rails font un virage. Une journée banale pour des milliards de gens… pour nous c’est le tournant de notre vie, quel qu’il soit… Nous allons faire un aller-retour à Brno dans la journée, pour aller « chercher » nos 2 derniers embryons. Les fameux embryons qui étaient voués à l’échec, selon notre gynéco. « Puisque c’est votre dernière tentative, repartez pour un dernier cycle complet » m’avait-elle dit. J’avais réfléchi quelques minutes, des larmes dans les yeux, la gorge nouée par tant de lassitude. Puis je lui avais dit « non, c’est fini, on va les chercher et on arrête ».

Dans le train, nous sommes bien installés, nous avons une cabine pour nous deux, c’est confortable. On regarde un film avec François Cluzet, j’adore cet acteur. Le voyage passe vite et ça y est, nous sommes déjà à Brno. A la sortie de la gare, il est aux alentours de midi, une grande effervescence à la station de métro. Ca tranche avec le calme qui régnait dans la cabine. Quelques minutes plus tard on descend à la station la plus proche de la clinique puis on s’assoit sur un banc pour manger un sandwich. Le soleil nous réchauffe, il fait bon, on est bien sur ce banc, à deux pas de notre destin. Puis on se met en route pour la clinique. Arrivés à l’accueil on nous demande nos cartes d’identité, puis on nous envoie au bureau pour régler le transfert. Ca c’est fait. On est seuls dans la salle d’attente, on a rendez-vous à 14 heures.

Une jeune femme blonde, qui parle très mal français, vient nous chercher et nous conduit vers la salle de transfert. Je suis un peu fébrile. C’est l’illustre docteur « M » qui va faire le transfert. Je suis contente de le rencontrer, c’est lui qui a porté chance à certaines de mes anciennes copines de galère. Il parle très bien français, mais notre conversation sera de très courte durée car je n’ai pas le coeur à tailler la bavette. En fait, je suis pressée de repartir. Qu’on en finisse…

Il affiche sur le moniteur de contrôle une image des 2 embryons. Il nous fait part de sa satisfaction. « Je suis content » dit-il, les embryons ont bien supporté la dévitrification et sont « beaux » selon lui. J’esquisse un sourire de circonstance. Moi je ne suis pas contente. Je suis triste. Ce n’est pas la première fois que nous avons de « beaux embryons ». A chaque fois, on nous disait qu’ils étaient beaux… C’est notre dernière tentative, et dans mon coeur, tout est cassé, je n’aurai pas d’enfant.

Puis il me transfère les 2 embryons et je reste allongée une dizaine de minutes. Il y a de la musique mais je ne me souviens plus qui chante. Je me souviens que je n’ai pas quitté des yeux cet écran, avec l’image des 2 embryons.

Ensuite, on est repartis, aussi calmes qu’on était arrivés. Sur le quai de la gare de Brno, mon homme me dit, « c’est la dernière fois que nous venons ici ». Nous sommes nostalgiques. Il n’y a pas grand monde sur ce quai. J’ai un sentiment de solitude, de vide…

Dans notre cabine (on a de la chance, on est encore tranquilles peinards), on regarde un autre film : Train de nuit pour Lisbonne, un film touchant, plein de poésie. « Le drame d’une expérience qui détermine la vie est souvent d’une incroyable douceur… »

On est presque arrivés en gare de Prague. A la radio, il y a cette chanson « Happy » qui nous fait bien marrer, ça dépote, on chante à tue-tête.

C’était hier…

Quelque part en France – 25 Mars 2015

Ils sont allongés l’un à-côté de l’autre sur le tapis d’éveil que j’ai installé sur mon lit. Ils se regardent, se sourient. Gabriel est en train de raconter des choses passionnantes à son frère, je ne sais pas ce que c’est, mais il a l’air convaincu… « tu vois moi c’est pas trop les nounours que j aime bien, non moi c’que je kiffe, c est les éléphants qui font du vélo !!! ».   Il a l’air très heureux ! il essaie de lui prendre la main, Léo sourit et fait celui à qui on ne la raconte pas, lui c’est les lapins qui le font marrer. Puis il fait son timide, il a sommeil. Il ne quitte pas son frère des yeux.

Le docteur « M » avait raison… qu’est-ce qu’ils sont beaux !!!

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7 commentaires pour Une journée banale

  1. J’adore ce genre de récit 😉

  2. Kaymet dit :

    Quelle magnifique conclusion, elle m’a mouillé les joues…
    Gros bisous à toi et à tes beaux petits gars!

  3. mamzellefleur dit :

    Ton post est très émouvant. Comme quoi il faut y croire jusqu’au bout. ça me fait du bien, car là je n’y crois plus du tout. Je réalise que tes deux petits sont à nouveau à la maison, l’hôpital est donc derrière vous, tant mieux. Des bises

  4. fabienne dit :

    te dire oh combien je saisis l’emotion et l’intensité de ces souvenirs
    combien je mesure le bonheur de les voir ainsi sur leur tapis d’eveil
    xxxx pour toutes celles en attente, celles qui doutent, celles épuisées ….
    bises lolo et calins à tes 2 petits princes

  5. Lilas dit :

    Oh la la…. ton billet a fait remonter plein plein d’émotions et de souvenirs, je l’ai lu à travers mes larmes…. c’est très beau. Moi aussi je ne me lasse pas de regarder mon petit « miracle ».
    Bise Lilas

  6. monpetitoeuf dit :

    C’est tellement émouvant de te lire. je revois tout le train, la clinique, le transfert, docteur M …. bon on a pas encore vécu la même fin mais ça fait rêver ! Profites de ces bonheurs. gros bisous lolo

  7. Cécile T dit :

    Tu pourrais en faire un livre de cette histoire si douloureuse qui se termine avec tant de bonheur !
    On a suivi ce blog passionnément et c’est agréable d’avoir la suite de votre histoire…
    Pour les avoir vu rire il y a à peine 48 heures, je confirme : Oui, ils sont beaux, ils sont à vous, ils sont là !
    Quelle belle leçon de courage pour certains et d’espoir pour d’autres !
    Alors profitez bien des gazouillis, ça grandit trop vite un enfant !
    Bisous,

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